23 avril 2026 · 1:05:20
Céramiste : elle a choisi la liberté plutôt que la sécurité (avec Caroline Augier)
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Le Laboratoire Origine
Un accompagnement collectif de 3 mois
Pour comprendre ce qui te freine, retrouver une vision claire de ce qui est juste pour toi, et repartir avec une méthode que tu pourras réutiliser toute ta vie.
Découvrir le Laboratoire OrigineDans cet épisode d’Origine, je reçois Caroline Augier, artiste céramiste.
Avec Caroline, on a parlé de liberté, de création, de reconversion, mais aussi de peur, de contraintes, de conditionnements, et de cette nécessité profonde, presque vitale, de s’écouter quand quelque chose en nous s’éteint à petit feu.
Avant la céramique, Caroline travaillait dans le maquillage. Un univers hyper créatif, stimulant en apparence, mais dans lequel elle ne se sentait de moins en moins à sa place. Alors elle a fait un choix fort et décisif : quitter une forme de sécurité pour revenir à quelque chose de plus essentiel, plus instinctif, plus aligné avec qui elle est aujourd'hui en tant que femme.
Dans cet échange, on parle de :
- son enfance et de ce qui l’attirait déjà vers l’art et la nature
- son besoin viscéral de liberté
- la difficulté de trouver sa place quand on ne rentre pas dans les cases
- son rapport à la couleur, à la matière et à la création
- la peur financière quand on choisit un métier passion
- son rôle de maman et ce qu’elle souhaite transmettre à sa fille
- l’importance de rester fidèle à sa propre patte, à sa sensibilité, à son intuition
Un épisode sensible et inspirant, qui parle de ce moment où l’on comprend qu’on ne peut plus continuer à vivre ou à créer contre soi-même et qu'il est grand temps de se choisir soi.
Tu peux retrouver Caroline ici :
Instagram : https://www.instagram.com/caroline_augier_ceramique/
Site internet : https://carolineaugier.com/
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💛 Origine : ma formation pour reconnecter ton coeur à tous tes domaines de vie : https://graouacademie.fr/cours/origine/
🎥 Découvre notre échange en vidéo : https://youtu.be/Zsg_L9Ejedw
👤 À propos de moi
Je m’appelle Jérémy Guillaume et je crois profondément qu'un changement durable n’est possible que dans l’amour de ce que tu es et de ce que tu as été.
Et c'est exactement pour ça que j'aide les entrepreneurs à se reconnecter à leur cœur et à leur singularité en identifiant clairement leurs valeurs et leurs blessures dans le but de se créer un business parfaitement aligné.
On bosses sur la stratégie, sur l'acquisition, la conversion, la délivrabilité, le marketing, la communication, mais toujours avec une approche basée sur la rechercher des causes plus profondes des blocages existants.
Si t'es pas prêt à une introspection profonde, ce n'est clairement pas pour toi.
Viens échanger sur https://www.instagram.com/jeremyguillaume/ et direction www.jeremyguillaume.fr pour bosser ensemble.
Hébergé par Ausha. Visitez ausha.co/politique-de-confidentialite pour plus d'informations.
Le texte complet de cet épisode, reformaté
Introduction : qui est Caroline Augier, artiste céramiste ?
Jérémy : Bienvenue à toi dans ce nouvel épisode du podcast. Aujourd'hui, je suis avec Caroline Augier, artiste céramiste. On s'est rencontrés par hasard dans un coffee shop — si le hasard existe — alors qu'on se suivait déjà sur les réseaux depuis un moment. Quand on a discuté, j'ai tout de suite senti qu'il y avait quelque chose de chouette à partager. Je t'ai donc proposé d'être là aujourd'hui, pour essayer de comprendre comment tu en es arrivée là, comment tu as créé et développé cette activité de céramiste, où tu travailles beaucoup avec des restaurants, dans l'hôtellerie. Est-ce que tu peux te présenter ?
Caroline : Je suis artiste céramiste, j'exerce mon activité depuis 2018. Mais c'est un peu un retour à cette activité, parce que j'en avais fait petite. Je fais principalement de l'art de la table, pour les chefs et aussi pour les personnes amatrices d'artisanat et de beau.
Jérémy : Avec ton style.
Caroline : Avec mon style, mes formes, mes couleurs surtout. Ça fait partie de moi depuis que je suis petite.
Ce qui rend Caroline unique : la passion et le sens au cœur de sa vie
Jérémy : J'ai une première question que je pose à tous mes invités : qu'est-ce qui, selon toi, te rend unique ? Le podcast s'appelle Origines, l'idée c'est de comprendre comment notre origine crée qui on est aujourd'hui. Cette valeur d'unicité est importante pour moi, parce qu'on est tous uniques : on a beau faire des choses similaires sur le papier, on a toujours notre teinte, notre touche.
Caroline : Peut-être justement de faire les choses par passion, et d'être incapable de faire des choses s'il n'y a pas la passion ou du sens. Je n'y arrive pas. C'est vrai que ça, ça me guide. Si je ne sens pas cette passion qui m'anime, très vite je me ternis — et c'est pareil dans mon travail.
Si je n'ai plus de passion à faire une collection ou une pièce, j'arrête. Je ne la continue pas si je n'y trouve pas mon compte, quelque chose qui m'anime.
Écouter son corps pour ne pas s'éteindre professionnellement
Jérémy : Comment tu fais pour être attentive à ça et arriver à te dire « c'est OK, j'arrête » ? Ça m'intéresse beaucoup, parce que je vois beaucoup de personnes que j'accompagne tenir des projets pendant des mois, des années, alors qu'elles sont de plus en plus loin du sens de tout ça. Et elles s'éteignent à petit feu.
Caroline : Justement, c'est le feu, c'est l'énergie. Quand je fais quelque chose qui me demande trop d'énergie ou qui me fatigue, et qu'après l'avoir fait je me sens épuisée, vidée, vampirisée, j'arrête. Et c'est pareil pour tout, y compris mes anciennes activités professionnelles. C'est là, pour moi, la sonnette d'alarme.
Quand il y a cette fatigue qui s'installe et ce feu qui s'éteint, je comprends que c'est là qu'il faut arrêter.
Jérémy : Donc c'est vraiment un ressenti dans ton corps.
Caroline : Totalement. Quand je me sens vidée, quand je ne suis pas bien, c'est le signe que je dois passer à autre chose.
Gérer la peur et l'insécurité financière quand on est artiste
Jérémy : Et comment tu fais quand il y a un enjeu financier derrière ? Parce que c'est beau de dire ça… Le niveau d'énergie est un super indicateur, mais je vois autour de moi plein de personnes épuisées physiquement, qui ont ces symptômes-là, et qui ont cette peur : « Non, mais je ne peux pas arrêter, parce que je fonctionne avec tel client. Si j'arrête, je vais le perdre. » Comment tu arrives à garder cette métrique du « si je ne le sens plus, j'arrête » ? J'imagine que tu as des peurs derrière.
Caroline : Des grosses peurs, oui. Je suis quelqu'un d'hyper angoissée, j'ai de très grandes peurs. Mais il y a un moment où ça devient obligatoire pour moi. Si je ne les écoute pas, c'est mon corps qui parle et qui me met un frein.
Du maquillage à la céramique : un parcours de transformation
Caroline : Avant, j'étais dans le maquillage, et j'avais un beau parcours : des contrats très souvent, tout allait bien, et même au niveau financier c'était mieux. Mais quand je rentrais de shooting photo ou de tournage, j'étais vidée. Et ça me demandait un effort énorme : des jours avant, quand je savais que j'avais une date de shooting, j'étais en angoisse, stressée, ça me fatiguait beaucoup. Un jour, je me suis dit que je ne pouvais pas continuer comme ça. Je me suis écoutée, j'ai tout arrêté, et j'ai pris un travail alimentaire en parallèle. Ça a été pareil pour mes activités précédentes : j'étais parfois dans de très bonnes situations, mais je n'y voyais plus d'intérêt, j'étais en train de me ternir.
Et oui, il y a le côté financier, et il y a nos familles qui nous disent : « Mais qu'est-ce que tu vas faire ? Ne fais surtout pas ça ! » Au final, il y a un moment où ça va au-delà de l'entendement.
Si je n'écoute pas, il y a un moment où mon corps me met KO. C'est bien, ce que les autres te disent, mais le plus important c'est d'être en bonne santé. Écouter les autres pour être déprimée au fond du gouffre, ça ne sert à rien.
Après, dans la céramique, je suis face à toutes mes peurs, parce qu'au niveau financier ce n'est pas très stable. Le maquillage l'était plus : j'avais tout le temps des contrats.
Jérémy : Là, tu fonctionnes avec des commandes ?
Caroline : Avec des commandes, surtout pour les chefs, les restaurants, les hôtels, et aussi les particuliers. On ne sait jamais comment sera le mois.
Jérémy : Il suffit que tu aies une énorme commande et ça change ton mois.
Caroline : Ça change l'année.
Souvenirs d'enfance : la naissance d'une passion pour l'art et la nature
Jérémy : J'aimerais qu'on replonge un peu dans ton enfance. Elle était comment, la Caroline enfant ? Qu'est-ce qui te faisait rêver ?
Caroline : Dès le CP-CE1, j'ai fait de la peinture, je prenais des cours de dessin, j'adorais ça.
Jérémy : C'est toi qui avais demandé ?
Caroline : Oui, c'est moi. C'était une professeure des beaux-arts qui m'a initiée, et pas qu'à la peinture : à la sculpture, au pastel, au fusain… J'ai pris des cours avec elle de mes 6 ans à mes 14 ans à peu près. C'était génial.
Jérémy : D'où le côté couleur, avec le maquillage puis la céramique aujourd'hui.
Caroline : La couleur, c'est vraiment quelque chose qui me touche. Et sinon, je voulais aller vivre dans la forêt, dans la jungle, avec des animaux, m'occuper d'eux, les soigner, et vivre en haut d'un arbre.
Créer son propre monde pour échapper aux contraintes
Jérémy : Qu'est-ce qui a fait que tu as eu cet attrait pour l'art et pour la nature ? J'ai tendance à associer un peu les deux : dans la nature, il y a un côté très artistique, très sauvage, et dans le milieu artistique il y a cette recherche d'une forme de beau.
Caroline : C'était peut-être de créer un monde qui me convienne vraiment. Mon monde à moi, sans les contraintes extérieures des adultes ou des autres enfants.
Mon monde à moi, où je pouvais décider de tout. Parce que je n'ai jamais trop aimé les contraintes non plus.
Jérémy : C'est ton caractère ?
Caroline : Je crois que c'est mon caractère. Je peux avoir l'air de faire comme si j'acceptais, mais au fond, il y a un moment où c'est la révolution.
Jérémy : Quand on a discuté dans le coffee shop, il y a un truc qui m'a marqué. Je t'ai dit que tu t'adaptes en fonction des commandes, et tu m'as répondu que tu as toujours besoin qu'il y ait ta patte. Ça rejoint ce côté contrainte : trouver l'équilibre entre la commande, qui doit convenir à la personne, et cet élan de « c'est ma patte, c'est ma vision ». Tu as toujours eu ce besoin de pouvoir exprimer ce que tu avais en tête, même derrière la contrainte ?
Caroline : Aujourd'hui surtout, je pense que c'est comme ça que ça se transmet. Mais oui, depuis petite aussi : pouvoir exprimer librement la personne que je suis, et exprimer cette personne à travers mon art.
Rébellion et choix d'études : suivre sa propre voie
Jérémy : Tu as fait de la peinture jusqu'à 14 ans, et après il y a eu une fracture ?
Caroline : J'ai arrêté les cours, mais je continuais à peindre de mon côté. La peinture est toujours restée en parallèle, pour le plaisir. Et j'ai fait des choses complètement différentes de ce que j'avais appris : quand on apprend, c'est plutôt du figuratif, les bases. Après, j'ai surtout fait de l'abstrait, pour moi, sans aucun but commercial.
Jérémy : Tu as fait quoi comme études ?
Caroline : Un bac pro esthétique, et aussi un BTS histoire de l'art.
Jérémy : Pourquoi ces choix ?
Caroline : Le bac pro esthétique, c'est parce que je ne voulais pas rester dans le cursus conventionnel. Et à l'époque, mes parents voulaient que je passe un bac « normal ». C'est là que j'ai été vraiment dans la rébellion : j'ai arrêté d'aller en cours et j'ai pris un job de serveuse pour leur montrer : « Vous ne voulez pas que je fasse ce que je veux ? Je vais me débrouiller par mes propres moyens. » Ils n'étaient pas très pour que j'aille dans une section artistique. Et puis les écoles étaient sur Marseille, donc il y avait aussi l'enjeu logistique. Ce n'était pas forcément très bien vu.
Jérémy : Ils étaient comment, tes parents ?
Caroline : Pas forcément très sévères. C'est plutôt l'époque de nos parents, un peu formatée je trouve : il y avait des codes, des règles, ce qui était bien ou mal. Et ce n'est rien contre eux — aujourd'hui, quand j'en parle avec ma mère, elle pense différemment. Elle me dit : « C'est vrai qu'à notre époque, on pensait comme ça, on faisait comme ça, même dans l'éducation. »
Jérémy : Ça me parle, parce qu'il y a le côté sécuritaire. Mon père travaillait dans la pétrochimie, il était électricien mais dans ce domaine-là. Du coup, j'ai fait des études de génie chimique, énergie… Ça ne m'a pas plu. Finalement, j'ai choisi l'urbanisme, je suis allé au bout de mes études, mais ce n'était pas le truc que je kiffais. Quand je me suis lancé dans la photo, j'avais 27 ans, et là j'ai eu pour la première fois l'impression de choisir vraiment mon activité, mon boulot. C'était quelque chose de très artistique, qui sortait vachement du reste. C'est la première fois que j'ai eu ce sentiment de me choisir moi.
Caroline : Parce que l'art, ça ne fait pas vivre…
Jérémy : C'est exactement ça. Heureusement, les choses évoluent.
Caroline : Ça évolue. Mais au niveau de l'orientation, à l'époque, ça a été une catastrophe. J'étais en seconde générale, et aller vers quelque chose de trop artistique, ce n'était pas possible : c'était soit économie et social, soit S, soit le professionnel. Je me sentais complètement piégée. Le bac pro esthétique, indirectement, c'était le plus artistique que je pouvais trouver, parce que je n'avais envie ni de S ni d'économie et social. Je me suis dit : au moins, après, j'irai travailler, comme ça je serai tranquille. Bon, finalement j'ai continué, et ça m'a amenée au maquillage, puis au BTS histoire de l'art.
Se choisir soi-même : l'importance de l'autonomie et de la liberté
Jérémy : Parfois, je me demande : est-ce qu'on a déjà en naissant une forme de caractère, d'envies ? Parfois je me dis que oui, parce que quand mon fils est né, à quelques secondes de vie hors du corps de ma femme, j'ai senti qu'il avait déjà une forme de caractère, que je retrouve aujourd'hui. Et en même temps, je vois qu'à travers nos histoires, nos expériences, on construit plein de choses. Toi, tu penses que c'est inné, construit, ou un peu des deux ?
Caroline : Je pense que c'est un peu des deux. Ça peut se construire en évoluant, mais c'est vrai que dès petite, j'aimais beaucoup dessiner, être dans mon coin, au calme. Donc ce sont les expériences qui nous amènent à certains endroits, et aussi ce qu'on a en nous, vers quoi on va.
Jérémy : Tu as des frères et sœurs ?
Caroline : Une sœur plus jeune, qui n'est pas du tout dans ce mood : elle est infirmière.
Jérémy : Et comment tu passes des études de maquillage à l'histoire de l'art ?
Caroline : C'était en même temps. C'est la seule école de maquillage en France qui délivre un diplôme d'histoire de l'art. Mais en parallèle, quand j'ai eu mon bac pro, j'ai très vite travaillé, parce que j'ai été prise chez L'Occitane, en boutique. Je suis restée longtemps d'ailleurs. C'était vraiment après mes études : j'avais besoin de liberté, d'argent, de faire ce que j'aimais. De très belles années. Et là aussi, j'ai eu plusieurs fois la proposition d'évoluer, mais pour passer responsable il fallait partir, montrer notre motivation en allant dans d'autres villes — comme dans beaucoup de gros groupes. Je n'en avais pas envie. C'est là que j'ai voulu reprendre, avec le BTS histoire de l'art et le maquillage. Et très vite, j'ai rencontré une photographe, Charlotte Lapalue, sur Marseille, avec qui j'ai travaillé.
Jérémy : C'est ce qui t'a amené tes contrats réguliers ?
Caroline : Totalement. Principalement avec elle, mais d'autres aussi. Ça a été génial, et les lieux étaient incroyables.
Le déclic : pourquoi tout arrêter pour faire de la vaisselle ?
Jérémy : Qu'est-ce qui a créé cette transition ?
Caroline : Encore les contraintes : le manque de liberté artistique. On pourrait croire qu'on est totalement libre quand on est make-up artist. J'avais la chance de travailler avec Charlotte, elle me proposait parfois des shootings où je faisais ce que je voulais. Mais la plupart du temps, on répond à des demandes de marques, à des éditos. Je me sentais limitée dans cette liberté artistique.
Et un jour — je ne peux pas vraiment l'expliquer —, je marchais dans la forêt…
Jérémy : La nature, encore.
Caroline : Totalement. Et je me suis dit : « En fait, je vais arrêter le maquillage et je vais faire ma vaisselle. »
Jérémy : Comme ça ? Tu avais déjà fait de la céramique ?
Caroline : Quand j'étais jeune, en sculpture, mais pas plus que ça. Par contre, j'ai toujours aimé l'art de la table, ça m'a toujours passionnée. Mais je ne trouvais pas la vaisselle de mes rêves, et pourtant j'en cherchais partout où j'allais, dans tous les villages, en vacances. Donc je me suis dit : « Tu arrêtes tout, tu fais ta vaisselle et tu vas acheter un four. » Après la balade, j'ai envoyé un message à Charlotte pour lui dire que j'avais décidé d'arrêter, que je finissais les shootings prévus.
Jérémy : Tu avais quel âge ?
Caroline : 26 ou 27 ans, je ne sais plus. C'était en 2017-2018. Il a quand même fallu reprendre un travail alimentaire, mais j'ai décidé d'arrêter le maquillage du jour au lendemain. Ce n'était plus possible.
Jérémy : Ce que j'adore, c'est de voir à quel point ton besoin de liberté et d'autonomie, cette envie de créer avec peu ou pas de contraintes, guide ton chemin vers tes choix de vie. Je suis sûr qu'il y a plein de personnes qui nous écoutent et qui ont le même sentiment que toi de ne pas être à leur place, de ne pas faire ce qu'elles aiment, et qui ne s'autorisent pas à y aller.
Il n'y a rien de plus important que ce qui compte pour nous dans la vie. Moi, c'est ce que je qualifie de caractéristiques intrinsèques — et l'importance de les respecter.
Parce que beaucoup de personnes vont se dire « je vais essayer d'avoir moins de plaisir, moins de liberté » et se contraindre par rapport à ce que les parents ou la société disent qu'il faut faire. Et ce n'est jamais le bon fonctionnement, parce qu'on s'éteint, comme tu l'as dit. Toi, tu as conscience que ce qui te drive, c'est la liberté, l'autonomie, l'art, la nature, et tu as su à chaque fois rebondir pour aller vers ce petit détail en plus qui te rapproche de qui tu es. Je trouve ça vraiment inspirant.
Le deuil de l'ancienne identité et le courage du changement
Caroline : Après, ce n'est pas facile. Quand j'ai décidé d'arrêter le maquillage, je me rappelle : pendant une semaine, je n'ai fait que pleurer. Financièrement, c'était très bien, j'étais toujours dans de beaux lieux, entourée…
Jérémy : Il y a le côté identitaire aussi : travailler avec de bons photographes, de bonnes marques, ça fait bien.
Caroline : Vraiment. « Maquillage, c'est trop bien. » Et c'est bizarre, mais ça a été ça le plus dur. Le jour où j'ai décidé d'arrêter, c'était une conviction en moi, et en même temps je ne faisais que pleurer.
Jérémy : C'était un peu le deuil de l'ancienne toi ?
Caroline : Aujourd'hui encore, je ne saurais pas l'expliquer. Par contre, dans ma tête, c'était tracé : « Tu arrêtes. Tu vas travailler dans telle boutique en attendant, et pas une autre. » Et c'est ce qui s'est passé. En trois semaines, j'avais mon contrat.
Jérémy : Tu es retournée à L'Occitane ?
Caroline : Non, c'était chez Cos, pas très loin. J'avais décidé que c'était là-bas. Il n'y avait pas de poste, mais j'ai dit : « Si, il va y avoir un poste pour moi. » Trois semaines après, j'avais mon mi-temps. Et à côté, j'ai acheté mon four et j'ai fait mon premier atelier à la maison.
Jérémy : Pourquoi cette boutique ?
Caroline : Je n'en sais rien. Je n'avais jamais travaillé dans une boutique de vêtements, mais j'ai senti que c'était là. Et d'ailleurs, mes premières créations ont été exposées dans les boutiques Cos.
Jérémy : Tu as mis combien de temps entre ce job et le moment où tu t'es mise à ton compte à 100 % ?
Caroline : En 2017-2018, je recommençais à tâtonner, à refaire. Et j'ai réouvert mon entreprise sous une autre activité en 2019.
La quête de la satisfaction et l'exigence artistique
Jérémy : J'ai une petite carte avec dix questions. Choisis un numéro entre 1 et 10.
Caroline : 6.
Jérémy : Quelle émotion as-tu le plus de mal à accueillir en toi ?
Caroline : La satisfaction, on va dire. Non pas d'être satisfaite, mais de me dire que c'est assez.
Jérémy : Alors que tu as déjà fait tout ce parcours, tu pourrais être fière de toi.
Caroline : C'est ça. Et c'est dans tout, même dans le perso.
Ce n'est jamais assez. Et ça, j'y travaille.
Jérémy : C'est sûrement aussi ce qui te pousse à créer, à avoir cette envie de changement. Parfois, on se dit que certains aspects de nous sont un problème — « tu n'es jamais satisfaite » — et en même temps, c'est probablement pour ça que tu arrives à créer ce que tu crées. Dans ma vision, on ne peut peut-être pas être dans un renouvellement constant de son art si on est pleinement satisfait. Ça permet toujours d'être dans une nouvelle recherche, une recherche du détail.
Caroline : C'est vrai aussi.
L'importance de la couleur et de la texture en céramique
Jérémy : Tu me disais que la couleur était importante. Pourquoi ?
Caroline : La céramique est devenue un métier à la mode. Avoir ses propres couleurs, c'est une façon de se différencier. Une tasse, c'est une tasse, mais si elle a une couleur particulière, une texture particulière, c'est ce qui va faire sa différence par rapport à trois tasses blanches — ou même un blanc qui change, avec une texture particulière. Je trouve ça hyper important.
Jérémy : Comment tu sens ces couleurs ? Ça me parle beaucoup, parce qu'en photo, j'ai toujours eu ce sentiment : quand tu arrives à toucher du doigt ton style, avec des couleurs de peau, des ambiances, ça peut même aller jusqu'au style de prise de vue — des photographes qui ne font que des shoots en contre-jour. C'est fort, parce que parfois tu vois une image et tu sais que c'est cette personne-là qui l'a créée, à cause de l'ambiance, du cadre, de la composition, de la chromie. En céramique, c'est pareil : il y a la forme, et il y a la couleur. Comment tu es arrivée à savoir quelle couleur te plaisait ?
Caroline : Ce sont des couleurs que je retrouve dans ce que je peignais : le vert d'eau, les bleus-verts, des couleurs assez pastel aussi, parce que je peins principalement à l'aquarelle.
Jérémy : Une forme de douceur ?
Caroline : Pas totalement, parce qu'il peut y avoir des couleurs plus vives et plus contrastées. Je pense que ce sont vraiment les couleurs que j'aime, aussi dans la vie de tous les jours, dans l'aspect vestimentaire. Ce sont les couleurs qui me parlent et qui font écho.
Jérémy : Est-ce qu'à un moment tu t'es dit : « Il faut que j'aie un style défini par rapport à ce qui est à la mode » ? Ou est-ce que tu fais vraiment ce que tu aimes ?
Caroline : Justement, quand je fais vraiment ce que j'aime, en général ça marche mieux. Il y a des tendances, bien sûr — il y a eu le jaune. Parfois j'essaie de faire des pièces dans la tendance, et sur le moment c'est fun, je fais un peu de jaune ou de violet, mais je vais très vite les abandonner si ça ne me parle pas. Je n'y arrive pas.
Jérémy : Ça me parle beaucoup, il y a des modes aussi en photo. Et je pense que tout ce qui vient du cœur, de son ressenti, a une justesse. Ce n'est pas palpable, c'est dur à qualifier, mais tu kiffes le faire, ça te plaît, donc peut-être que tu le vends mieux inconsciemment.
Caroline : Oui et non. Par exemple, il y a une couleur que j'adore : le rose clair, que j'ai mis un an et demi à trouver. Et ce n'est même pas la couleur qui marche le mieux. Mais moi, elle me plaît.
La chimie des émaux : créer des couleurs uniques et vibrantes
Jérémy : Quand tu dis que tu as mis longtemps à la trouver, comment tu fais ? Des tests ?
Caroline : Beaucoup de tests : de la recherche d'émaux, comme on dit. Ce sont des ajustements avec les matières premières et plein d'essais de cuisson. C'est long.
Jérémy : C'est différents grammages de pigments ?
Caroline : Par exemple, on utilise de la silice, du kaolin pour les bases. On a une recette de base qui va donner la texture : brillante, satinée, mate, avec ou sans effet. Et ensuite on ajoute des colorants de masse, ou des colorants déjà tout faits qu'on peut acheter chez des fabricants. Moi, j'aime bien travailler avec des colorants de masse : c'est plus naturel, et pour moi ça vibre plus.
Jérémy : C'est quoi, les colorants de masse ?
Caroline : Ça peut être de l'oxyde de cuivre, de l'oxyde de cobalt, du manganèse, du fer — fer rouge, fer noir, fer jaune. Vraiment des matières premières.
Jérémy : C'est intéressant : comme en peinture, c'est toi qui fais ton mélange pour obtenir la couleur que tu veux, sauf que là c'est de la chimie.
Caroline : Il faut bien tout noter et voir les effets que ça fait. Et comme c'est destiné à l'alimentaire, c'est hyper important de savoir quelles matières peuvent migrer sur les aliments, même une fois la pièce cuite. Il faut se former, tester notre émail, voir s'il est OK pour l'alimentaire ou pas.
Jérémy : C'est hyper technique, en fait. Moi j'ai la vision du hobby.
Caroline : C'est ça le problème : vu que la céramique a été à la mode, il y a eu beaucoup de fourre-tout. « Je vais m'y mettre », pas d'identité visuelle, je reprends ce qui marche et ça marche à peu près. Et pareil pour les émaux. Pour moi, il faut quand même savoir un minimum ce qu'on fait.
Jérémy : Je vois mon père qui peint pas mal, et il a cette recherche des couleurs, des mélanges. Il part souvent des couleurs primaires pour créer sa couleur, il se fait parfois des défis de couleurs. Je vois la technicité que ça demande. Toi, c'est quelque chose qui te plaît là-dedans ?
Caroline : Oui, parce que c'est créatif. Quand j'ai voulu le rose, j'avais ce rose en tête, et je ne l'ai pas trouvé exactement comme je voulais, donc j'ai continué à chercher. Et une fois trouvé, je passe à autre chose : là, ça fait des mois que je suis sur un bleu-gris-orage, on va dire. Je ne le trouve pas, donc je continue. Et j'adore.
J'ai une image en tête et je vais absolument la retranscrire.
Jérémy : Je trouve ça fascinant, parce que plein de gens pourraient te dire : « De toute façon, personne ne verra la différence entre ces nuances. » Mais toi tu la vois, tu la ressens. Et tant que tu n'as pas ça, il y a ce côté insatisfait qui te pousse vers une recherche de précision extrême.
L'art de la table et l'héritage d'un grand-père chef cuisinier
Jérémy : Qu'est-ce qui te plaît dans la céramique, de manière générale ?
Caroline : La liberté de créer ce qu'on veut. En fonction de chaque personne, on peut avoir son univers, et ça, c'est génial. Et surtout, j'adore créer de l'art de la table, parce que j'adore manger. Dans un plat, avoir une belle assiette, pour moi ça fait partie de tout, c'est hyper sensoriel. Mon grand-père était chef pâtissier et chef cuisinier, donc peut-être aussi que…
Je rêverais qu'il puisse cuisiner dans mes créations. Il n'est plus là, mais ça aurait été un rêve.
Jérémy : Tu penses que c'est quelque chose qui te drive beaucoup ?
Caroline : En tout cas, être sensible à la gastronomie, ça c'est sûr, c'est lui. C'était vraiment sa passion, il était incroyable.
Vision d'avenir : défis financiers et métier passion
Jérémy : Tu estimes que tu t'es trouvée aujourd'hui ?
Caroline : Oui.
Jérémy : Je pose la question parce que j'ai le sentiment que les planètes sont assez alignées : tu as conscience de qui tu es, de ce qui est important pour toi, de l'importance de certains choix. Il y a la couleur, l'art, ton grand-père pâtissier… J'ai l'impression qu'aujourd'hui tu allies un peu tout ça. Et tu te vois où dans dix, quinze ans ?
Caroline : Idéalement, j'aimerais continuer mon activité, je ne me vois pas faire autre chose. Mais on parlait des peurs tout à l'heure, et ça en fait partie : avec la conjoncture, il y a une partie financière très difficile à tenir. Les matières premières, l'électricité, tout a augmenté.
Jérémy : Tu perds ta marge sans rien faire.
Caroline : C'est ça. Et on sent aussi le pouvoir d'achat des gens : il y a moins de trafic. Moi je suis en atelier, mais si un resto marche moins, c'est l'effet boule de neige. Donc l'enjeu, c'est de pouvoir rester dans ma passion en essayant de chasser les peurs et les angoisses.
Ce que je crains vraiment, c'est d'être contrainte d'arrêter ma passion pour une raison financière, et de faire un travail alimentaire qui ne me plairait pas.
Jérémy : C'est parfois le revers d'un métier passion : on kiffe tellement, ça nous nourrit sur tellement d'aspects, qu'il y a l'enjeu du « je n'ai pas envie que ça s'arrête ».
Trouver sa place : quand le travail devient fluide et intuitif
Jérémy : J'ai une autre fiche. Un numéro de 1 à 10 ?
Caroline : On va rester sur 6.
Jérémy : Dans quoi te sens-tu naturellement à l'aise, sans faire d'efforts ?
Caroline : Justement, dans mon activité, je me sens bien. Pour moi, c'est inné, je suis là où il faut que je sois, je ne fais pas d'efforts. Et quand je marche, dans la nature.
Jérémy : C'est très intéressant. J'ai une fiche avec des questions sur les singularités, les valeurs, et il y a cette idée que dans ce qu'on fait vraiment pour nous, on a le sentiment qu'il n'y a pas d'efforts. Ça ne veut pas dire qu'il n'y en a pas. C'est la différence entre « je dois me lever le matin, je fais une activité et c'est lourd », et la même chose avec du sens derrière : il n'y a plus de lourdeur. Ce n'est pas la lourdeur réelle de la tâche, c'est la projection qu'on y met.
J'ai fait des vidéos YouTube pendant des années où c'était dur de faire les vidéos, le montage, la mise en ligne. J'y allais toujours à reculons, je luttais. Aujourd'hui, je publie une vidéo par semaine, je fais des interviews que je publie tous les quinze jours, il y a le setup, le montage, la logistique, les rendez-vous à prendre. Il y a quatre ans, c'était un enfer. Aujourd'hui, je kiffe. Il y a autant de difficultés, sauf que j'ai changé la perspective derrière.
C'est pour ça que c'est intéressant de se demander où, dans ma vie, les choses sont fluides : c'est souvent l'indicateur de justesse, pour savoir si on est au bon endroit.
Être maman et artiste : équilibre et nouvelles priorités
Jérémy : Qu'est-ce que ça a changé dans ta vie, d'être maman ?
Caroline : Beaucoup de choses. Déjà, de ne plus penser qu'à soi-même. D'avoir quelqu'un d'autre qui passe avant nous, en toutes circonstances. De s'inquiéter pour quelqu'un d'autre. À la base, je ne voulais pas d'enfant pour ça.
Jérémy : Pour quelqu'un qui ne veut pas de contraintes…
Caroline : Voilà. Et puis j'ai eu ma fille, et maintenant je m'inquiète beaucoup pour elle, pour tout, tout le temps. Et il y a le rythme, parce qu'il lui faut un rythme régulier. De ne plus faire ce qu'on veut, quand on veut, tout le temps. Ce sont des contraintes, oui et non : on le récupère de notre côté.
Jérémy : Tu sens que ça a une influence sur les choix que tu pourrais faire ou pas ?
Caroline : Oui, parce qu'elle passe avant tout, dans tous les cas. Si elle est là, c'est que je l'ai voulu.
Jérémy : Tu penses que tu aurais switché du make-up à la céramique si tu l'avais eue ?
Caroline : Je ne pense pas. Financièrement, j'aurais peut-être été trop angoissée. Après, comme j'avais un mi-temps dans la vente en plus de mon activité… Et quand on a été confinés, j'avais déjà mon atelier à la maison. Donc au final, je ne sais pas, ça n'aurait peut-être pas changé grand-chose.
Jérémy : Je te demande ça parce que beaucoup de personnes ont cette peur de « je ne suis plus tout seul » — même en couple, ce ne sont pas les mêmes enjeux quand tu as un enfant. Une fois, j'ai discuté avec quelqu'un qui me disait : « J'ai switché parce que je voulais donner l'exemple à ma fille, montrer que c'est plus important de faire ce qu'on aime dans la vie. » Mais ce n'est pas évident, avec les stress financiers.
Caroline : J'essaie de le prendre à l'envers : si je devais arrêter pour des questions financières et trouver un job quelconque, j'ai l'impression que j'aurais moins de temps pour elle.
Jérémy : Parce que là, tu peux gérer ton temps plus facilement.
Caroline : Je fais mes horaires. Si j'ai besoin d'une heure pour un rendez-vous médical, je la prends et je travaille un autre jour. Je peux travailler le dimanche si j'ai envie, ou très tôt le matin — c'est ce que je fais souvent.
Jérémy : C'est quoi, ton rythme ?
Caroline : Il y a des jours où je suis à l'atelier de 8 h à 15 h, quand je dois aller la récupérer à l'école. Quand c'est mon conjoint qui la récupère, je fais plutôt 10 h - 19 h. Je travaille toujours dans mon atelier, sauf quand je partsen livraison. Et il y a tout le côté qu'on ne voit pas : le site internet, la com. Ça, c'est le matin tôt, je me lève vers 5 h 45. Ça me laisse le temps de faire du référencement, des publications sur les réseaux, et aussi de courir.
Jérémy : Tous les matins ?
Caroline : Trois fois par semaine.
Jérémy : Ça t'apporte quoi ?
Caroline : Je peux évacuer mon stress, mes angoisses plus facilement. Je trouve ça important.
Inspirer les autres à assumer leur singularité
Jérémy : Troisième fiche, 1 à 10 ?
Caroline : Le 6, on reste sur 6.
Jérémy : Qu'est-ce que tu aimerais que les gens ressentent quand ils sont avec toi ?
Caroline : C'est dur comme question… Peut-être avoir le courage de s'assumer un peu plus.
Jérémy : Qu'à ton contact, ils puissent se dire « ça vaut le coup d'être moi-même » ?
Caroline : Ou « si je m'écoutais un peu plus »… Qu'ils soient un peu plus intuitifs, on peut dire ça.
Jérémy : C'est quoi, pour toi, l'intuition ?
Caroline : C'est écouter les petits ressentis qu'on a. Je ressens que dans mon corps, il y a un truc qui se fige un peu. Je ne sais pas si c'est lié à l'intuition, mais j'aimerais que les gens osent un peu plus ça, que ça puisse les inspirer.
Jérémy : C'est intéressant, parce que ça rejoint ce que tu valorises, ta manière d'être. Et si tu devais changer quelque chose dans ton parcours, qu'est-ce que ce serait ?
Caroline : Je pense que j'aurais été plus ferme sur certaines de mes décisions, et je me serais moins laissé influencer par l'extérieur.
Si je veux aller en art, c'est comme ça. Me donner les moyens aussi. Ne pas laisser un lycée me dire qu'il n'y a que ça ou ça comme option.
Jérémy : Comme pour la boutique : « Il n'y a pas de place ? Si, il y aura une place. » Et trois semaines après, ça vient.
Caroline : Voilà, c'est ça que je préfère.
Transmettre la liberté de choix à la nouvelle génération
Jérémy : En tant que maman, qu'est-ce que tu essaies de transmettre à ta fille ?
Caroline : D'essayer de ne pas lui imposer mon propre conditionnement — et parfois ce n'est pas facile. Ce que je veux surtout, quand elle sera plus grande, c'est ne pas lui dire « tel métier, c'est nul ». Qu'elle fasse vraiment ce qui lui parle, à elle, ce vers quoi elle a envie d'aller, sans la juger, sans lui dire qu'elle ne fait pas assez d'études.
Jérémy : Pourquoi ça te touche à ce point ? Parce que tu l'as vécu ?
Caroline : Parce que je l'ai vécu, et aussi parce qu'on ne sait jamais de quoi sera faite la vie. On peut très bien ne pas avoir envie de faire d'études à 14 ans, ne pas être scolaire, et quelques années plus tard reprendre des études, avoir un métier de fou, avoir pris d'autres chemins.
Jérémy : C'est ouf, ça me parle. J'ai une très bonne amie, on était ensemble en études d'urbanisme, et elle était nulle en maths. Vraiment : elle avait 1 ou 2. Elle me disait « aide-moi, donne-moi des cours », je l'ai aidée, et elle est arrivée à 4 ou 5 — sur le papier, des notes qui paraissent basses, mais c'était une énorme progression. En fait, elle ne comprenait pas la logique, ça ne l'intéressait pas. Aujourd'hui, elle est banquière. Elle a passé le diplôme qu'il fallait, en reconversion sur le tard, et elle est même directrice d'agence. Ça me fait marrer de me dire que cette personne que tout le monde qualifiait de nulle en maths, pas scientifique, gère des chiffres toute la journée. Je l'aidais beaucoup en statistiques, et aujourd'hui elle en fait tous les jours.
Caroline : C'est surtout si on en a envie. Quand on a l'envie d'aller vers quelque chose, peu importe ce qu'il faudra faire pour y arriver. Si on a décidé que c'était ça, on le fait. Peut-être que quand elle était jeune, ça ne l'intéressait pas, et que plus tard ça lui a parlé.
Jérémy : Exactement. Moi, je ne crois pas trop à la valeur d'un diplôme dans l'absolu — ce n'est pas vrai pour tous les diplômes, mais de manière générale.
Sur le papier, tu peux catégoriser cette personne-là, décider qu'elle ne pourra pas faire un métier là-dedans, et l'enfermer. Alors qu'aujourd'hui, elle fait un métier qui est 100 % là-dedans.
Caroline : C'est ce que je ne veux surtout pas faire avec ma fille.
Propriété intellectuelle et respect de la création artistique
Jérémy : Est-ce qu'il y a d'autres sujets qui te font réagir ? On a parlé d'éducation, de liberté pour les enfants…
Caroline : Ah oui : la propriété intellectuelle ! Tout ce qui est copie. La fainéantise artistique, comme je l'appelle. Ça, ça me met dans…
Jérémy : C'est quoi, pour toi, la fainéantise artistique ? Que quelqu'un, au lieu de créer, recopie quelque chose d'existant ?
Caroline : Oui, ne pas chercher par soi-même à créer quelque chose qui est au fond de nous. Juste, parce que c'est tendance, refaire la même chose en changeant un petit détail, et dire que c'est soi qui a eu l'idée — alors que d'autres ont des heures, des jours, parfois des années de recherche derrière.
Jérémy : Si tu prends ton rose, que tu as mis un an et demi à trouver, tu penses que quelqu'un peut arriver à le recréer ?
Caroline : Ça, je ne pense pas. C'est plus souvent des formes. Par exemple, une marque industrielle qui reprend un design — ça arrive aussi aux photographes, aux peintres. Il y a beaucoup de marques, chinoises pour ne pas les citer, qui refont exactement une peinture qu'elles ont vue et qui la vendent. Je vois plein de créatrices dont le travail est repris et vendu. Ça, ça peut vraiment me faire réagir.
Jérémy : Ça vient d'où, tu penses ?
Caroline : J'y ai été confrontée, au début, dans la céramique. Et je ne me suis pas laissé faire. Parce que ce n'est pas juste : ce sont des heures d'investissement personnel.
Je n'ai pas autorisé quelqu'un à venir dans mon monde et à prendre sans me demander.
Jérémy : Et on ne peut pas protéger ça ?
Caroline : C'est très dur. Je me suis beaucoup renseignée, j'ai même des amis avocats dans ce domaine. Moi, par exemple, j'ai pu me défendre et attaquer.
Jérémy : C'étaient les Chinois ?
Caroline : Non, non, une instagrammeuse. Des instagrammeuses qui se disent dans l'artisanat, dans le respect, et en fait pas du tout. Elle a reproduit mes créations et voulait les faire passer pour les siennes, puis faire des photos pour ses marques. Ça a été reconnu comme de la contrefaçon par un expert, puisqu'elle avait eu mes pièces chez elle.
Jérémy : Donc c'est un sujet qui te tend.
Caroline : Oui, mais pour tous les artistes et tous les domaines.
Trouver son style propre sans passer par la copie
Jérémy : J'ai souvent vu ça en photo aussi. Après, ce ne sont pas des sujets évidents, parce que ça dépend du degré. Quand je me suis lancé dans la photo, j'ai beaucoup copié pour apprendre. Et les plus grands peintres, à la base, reproduisaient des œuvres pour apprendre.
Caroline : Comme moi au début. Quand tu es en apprentissage… Mais la différence, c'est peut-être de ne pas en faire commerce.
Jérémy : Je pense que c'est un vrai enjeu, parce que toi, comme moi avec la photo, on a eu la chance ou la faculté de trouver un style. J'ai accompagné des milliers de photographes, et beaucoup n'y arrivent pas. Je ne sais pas ce qu'on a hacké dans le système, peut-être que c'est notre personnalité. Mais beaucoup de gens n'arrivent pas à trouver un style, et vont donc par définition passer par un système de copie. Est-ce que c'est un manque d'écoute personnelle, qui fait qu'on n'arrive pas à connecter qui on est à ce qu'on fait ? Il peut y avoir un lien.
Caroline : Oui, mais du coup ça reste plat. Je ne vois pas l'intérêt : si tu n'arrives pas à trouver l'essence qui te différencie, change de passion, je ne sais pas.
Jérémy : Moi non plus, je n'ai pas de réponse. Mais ce que je remarque, c'est que beaucoup de personnes qui copient vont rechanger au bout d'un moment. C'est un cercle vicieux, parce que ce n'est pas leur truc, ce n'est pas incarné, elles ne le vivent pas pleinement. Ça me parle quand tu dis que tu peux passer des mois, des années à avoir une idée et à la façonner.
Quelqu'un qui n'est pas câblé comme ça, ou qui va copier, ne mettra jamais cette énergie et ce temps-là. C'est aussi là que la différence se crée.
Le regard de l'enfant sur la femme d'aujourd'hui
Jérémy : Tu veux choisir une dernière question ? Tu n'as plus le droit de dire 6, on a fait tous les 6 de mes feuilles.
Caroline : Trois.
Jérémy : Si ton toi d'enfant te voyait maintenant, qu'est-ce qu'il te dirait ?
Caroline : Je pense qu'il serait content de voir les céramiques que je fais. Qu'elle serait contente de voir que je suis quand même restée dans quelque chose d'artistique.
Jérémy : Finalement, tu es arrivée à garder cet univers-là.
Caroline : Je ne suis pas sur un arbre dans la jungle avec les animaux — mais j'aime toujours beaucoup les animaux. Je pense qu'elle serait contente de voir que j'ai fait l'un ou l'autre. Peut-être qu'elle se dirait : « Ah, c'est beau, ça, je peux le faire. » Un peu comme ma fille.
Jérémy : C'est intéressant de voir comment on drive ses enfants par rapport à ce qui nous a manqué ou à ce qui est important pour nous.
Caroline : Moi, je ne veux rien lui imposer. Par exemple, elle n'a encore jamais fait de poterie avec moi, alors qu'elle vient parfois à l'atelier. Elle m'en a reparlé, je lui ai demandé si ça lui disait d'en faire, elle m'a dit oui. Donc maintenant, je vais lui en faire faire, mais je n'ai jamais forcé.
Jérémy : Tu l'as amenée visiter des expos ?
Caroline : Elle est allée aux Carrières de Lumières avec son père, mais elle avait eu un peu peur. Sinon, on a fait de la peinture à la maison, et il y a eu l'exposition sur les dinosaures, mais c'est tout pour l'instant.
Jérémy : Mon fils adore, et je suis un peu dans ce truc aussi de ne pas vouloir forcer les choses. Après, parfois ça vaut le coup de proposer, parce que si tu ne proposes jamais, ça n'arrive jamais non plus. Au début, on lui avait dit : tu peux faire de l'escalade, du tennis, plein de trucs. Il a essayé, ça ne lui plaisait pas. Et c'est lui qui a demandé à faire de la poterie, à 6 ans. Il kiffe : c'est son moment, ça dure une heure et demie ou deux heures, il est ultra concentré, à fond. Je sens que ça le cale.
Il part d'un bout de terre et il crée un truc. Et ça apprend la patience : entre le moment où il démarre et le moment où la pièce existe, il se passe trois mois.
Sa prof condense tout pour cuire en même temps, donc ils sont sur plusieurs projets au fur et à mesure. Ce truc de quelque chose qui naît avec le temps, avec la patience, à partir de rien, je pense que ça le fascine.
La patience et l'humilité face à la terre
Caroline : Et en plus, dans la poterie, si on n'est pas patient, ça nous remet face à nous-mêmes. Et humble aussi. On n'a pas le choix.
Jérémy : C'est quelque chose que tu as travaillé ?
Caroline : Oui, et que je travaille encore, parce que parfois je veux aller vite, il y a des commandes à rendre. Ça m'est encore arrivé avant-hier : je sais pertinemment que la pièce n'est pas parfaitement sèche, je la mets au four, et elle explose — ou elle se fissure. On le sait, à l'avance. Je le fais un peu moins souvent, mais ça arrive.
Jérémy : Ça me fascine, à quel point quand tu fais quelque chose que tu kiffes, certains traits de caractère s'effacent. Tu dis que tu n'es pas hyper patiente, et en même temps ça demande énormément de patience de chercher une couleur précise pendant des mois. Moi je ne suis pas patient du tout, et pourtant je suis sûr que je suis patient sur plein d'autres aspects, parce que ça me parle et que c'est important pour moi.
Caroline : On est obligés. Si je n'aimais pas ce que je fais, je n'y arriverais pas.
Jérémy : Faites de la céramique pour apprendre la patience !
Conclusion : ce que signifie « Origines » pour Caroline
Jérémy : Est-ce qu'il y a un sujet qu'on n'a pas abordé et qui te semble important, une idée forte, un message que tu as envie de transmettre ?
Caroline : Non, je pense qu'on a bien tout abordé.
Jérémy : Le principe du podcast, c'est vraiment d'avoir une discussion, comme on pourrait l'avoir tous les deux dans un bar, et en toile de fond de comprendre ce qui fait de toi la femme que tu es aujourd'hui, avec ton activité. Donc j'ai une dernière question : le podcast s'appelle Origines. Ça symbolise quoi pour toi ?
Caroline : En fait, c'est un peu tout ce qu'on a dit : qu'est-ce qui fait la personne qu'on est aujourd'hui ? Comment elle était au départ. Comprendre comment on a évolué pour en arriver là. À l'origine de tout ça, qu'est-ce qu'il y avait ?
C'est en le disant maintenant, en ayant parlé comme ça, que je me rends compte de ce qui m'a construite à l'origine. Qu'est-ce qui fait qu'on est qui on est, qu'on fait ce qu'on fait.
Jérémy : J'adore. Caroline, les personnes qui veulent te retrouver, elles vont où ?
Caroline : Sur mon Instagram, @carolineaugierceramique, dans mon atelier à Venelles, ou sur mon site internet, carolineaugier.com.
Jérémy : Trop bien, je mettrai tous les liens en description. Merci beaucoup pour cet échange.
Caroline : Merci à toi, c'était trop cool.